mercredi 27 mars 2013

Juncker versus Dijsselbloem, les dessous d'une bataille politique féroce

On le surnomme déjà "Dijsselbourde" ou "Dijsselblunder" dans sa langue natale. Le nouveau président de l'Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, serait un dangereux gaffeur à qui on aurait confié imprudemment les rênes de la zone euro. Aux yeux de ses nombreux contempteurs, le social-démocrate néerlandais aurait, en deux mois, commis autant d'erreurs grossières. Primo: la taxe sur les comptes bancaires chypriotes, promptement abandonnée (ici). Secundo: avoir laissé entendre que le "sauvetage" chypriote pouvait constituer un modèle pour d'autres pays (ici).
Le premier détracteur de Dijsselbloem ne fut autre que son précédesseur, le chrétien-démocrate luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui a flingué le plan chypriote, immédiatement après son adoption (adoption à l'unanimité des 17, donc aussi avec la voix du Luxembourg, faut-il le rappeler). "C'est la première fois qu'un accord est élaboré sans ma participation, c'est pour cela qu'il comporte des lacunes", a t-il déclaré. Un trait d'humour sans doute, mais qu'aura moyennement apprécié son jeune successeur.
Il faut dire que, bien qu'il ait lui-même décidé de céder la direction de l'Eurogroupe, M. Juncker semble plus que réticent à s'éclipser. La conférence de presse d'intronisation de Dijsselbloem en fut un exemple frappant. Le nouveau a dû pratiquement arracher le micro à l'ancien, qui monologuait depuis une demi-heure sans le laisser se présenter (en vidéo ici), interdisant même aux journalistes de lui poser des questions.
L'inimitié entre les deux hommes n'a depuis cessé de grandir. Derrière l'évidente mésentente personnelle se cachent des visions différentes de la zone euro.


Sous la conduite de Juncker, qui oeuvrait en parfaite symbiose avec la Banque centrale européenne et avec le commissaire Olli Rehn, les efforts des dernières années ont visé avant tout à rassurer les marchés. Réduction de l'endettement public, mais aussi assurances que le robinet des liquidités resterait ouvert (l'opération OMT de la BCE) et que les investisseurs ne subiraient plus de décote à la grecque. Avec un certain succès: les taux d'intérêt se sont écartés des niveaux insoutenables qu'ils avaient atteint en 2011 et 2012 - au prix de sacrifices importants en termes de coupes budgétaires et de pauvreté (voir le sombre tableau social établi cette semaine par la DG Affaires sociales de la Commission européenne).
S'il n'a pas opéré de bouleversement fondamental, Dijsselbloem a indéniablement imprimé une autre dynamique, appuyé en cela par Berlin. Tous les analystes ont souligné à quel point la ponction sur les comptes bancaires chypriotes a marqué un tournant dans la gestion de la crise. Alors que depuis des années, l'Europe s'évertue à rassurer les épargnants et les investisseurs, elle a paru d'un seul coup revenir sur ses promesses. L'économiste Nicolas Véron a résumé le sentiment dominant en affirmant que la décision de taxer les petits épargnants "restera comme un moment aberrant d’incompétence collective".
Tout le monde est désormais d'accord: taxer lourdement les comptes bancaires inférieurs à 100.000 euros était une erreur. Mais la seconde version du plan chypriote (faillite ordonnée et ponction sur les comptes supérieurs à 100.000 euros) et le modèle qu'elle peut constituer pour l'avenir sont au coeur d'une bataille politique féroce.

Qui doit payer pour la faillite d'une banque ? Quelle est la taille souhaitable du secteur financier ?

Derrière la crise chypriote et derrière la querelle Juncker-Dijsselbloem se posent en fait ces deux questions.
Qui doit payer pour la faillite d'une banque ? En annonçant que le plan chypriote pourrait servir d'exemple pour d'autres "sauvetages", Jeroen Dijsselbloem a-t-il commis une gaffe ? C'est ce que lui reprochent tout un aréopage d'experts, inquiets pour la confiance des marchés financiers. Même s'il les a nuancées, ses déclarations seraient en train de ruiner les efforts pour rétablir la confiance.
Pour le grand gourou de la finance belge Bruno Colmant, "on sous-estime les dégâts de l'opération chypriote. On croit avoir fait plier une île, mais c'est la défiance qui traverse l'Europe". Certains voient même un "effet Dijsselbloem", mesurable sur le cours de l'euro.


Pourtant, Dijsselbloem n'a fait que répéter ce qu'affirme depuis des mois le commissaire européen aux services financiers, Michel Barnier, et avec lui toute l'opinion publique: à savoir que les créanciers d'une banque doivent payer avant les contribuables. Une proposition de Barnier visant à traduire cette exigence dans la réalité légale est à l'examen. Elle introduit le principe du bail-in (on solutionne une banque par l'intérieur, par opposition au sauvetage extérieur par l'Etat, bail-out).
La proposition établit l'ordre dans lequel les créanciers des banques perdent leurs actifs en cas de pépin. Voyez le schema ci-dessous: d'abord les actionnaires ordinaires (equity), puis les capitaux du tier un et deux, puis les dettes dites subordonnées, puis les créanciers senior (parmi lesquels les dépôts supérieurs à 100.000 euros). Une série d'autres créances (fisc, salaires des employés) arrivent tout en bas de la liste. Quant aux comptes inférieurs à 100.000 euros, ils sont intouchables, insistent désormais à l'unisson tous les dirigeants européens.





C'est d'ailleurs cette logique de bail-in qui a été partiellement suivie au moment de la nationalisation de la banque néerlandaise SNS Reaal (sous l'égide de ... Dijsselbloem), ainsi que dans la restructuration d'Anglo Irish Bank. Les créanciers obligataires ont perdu des milliards d'euros dans ces opérations (même si la dette senior a été préservée, ce qui fait l'objet d'un débat).
Ce qu'on reproche donc à "Dijsselbourde", c'est d'avoir simplement rappelé que l'Europe a appris quelque chose de la crise bancaire et d'avoir légèrement anticipé le bail-in. Une partie de la presse financière alimente maintenant une hystérie collective visant à accréditer l'idée que les comptes d'épargne ne sont plus sûrs. Ou attisent l'idée d'un bank run (voir cette parodie). Dans le métro ce matin, à côté de moi, deux braves gens parlaient de placer leurs économies sous leur matelas et ou d'acheter des bijoux...
Mais faut-il vraiment que la sécurité soit absolue pour qu'existe la confiance dans le secteur financier ? Non, bien sûr. Investir, c'est prendre un risque. Quand on place son épargne dans un compte rémunéré bien au-dessus des conditions du marché, comme c'était le cas en Islande ou à Chypre (à des taux tournant autour de 5%), on sait aussi qu'il existe un risque implicite - ou on feint de l'ignorer.
Le fait que Dijsselboem ait rappelé ce risque va-t-il ruiner la confiance et renchérir le coût du capital, comme l'argumentent ses détracteurs ? Peut-être. Mais il faudrait peut-être aussi que les investisseurs s'habituent, comme nous tous qui plaçons notre épargne à 2%, à des rendements plus réalistes... Peut-être faudrait-il aussi comprendre que l'époque de la libre circulation des capitaux, où le hot money circulait librement à travers le monde en quête de rendements à deux chiffres va sur sa fin (comme l'argumente Paul Krugman dans ce 'Hot money blues').

Quelle est la taille souhaitable du secteur financier ? Cette autre question place aussi Juncker dans une posture difficile. En contrepartie du soutien européen à Chypre, l'Allemagne a imposé le principe d'une réduction de la taille des banques. Sous-entendu: il faut mettre à bas le modèle offshore qui a permis au secteur financier local de gonfler comme une grenouille rivalisant avec un boeuf. En regardant le graphique ci-dessous, qui rapporte la taille des banques au PIB, on comprend pourquoi le Luxembourg se sent lui aussi visé.


Depuis lundi, la place financière luxembourgeoise est sur le branle-bas de combat pour éviter d'être rattrapée par la crise chypriote. Le magazine PaperJam, proche de ses intérêts, note que "le Luxembourg paye indirectement les pots cassés" et flingue Dijsselbloem en soulignant que "Juncker est déjà regretté" (ici).
Très inhabituellement, le gouvernement luxembourgeois a sorti un communiqué mercredi pour "souligner le caractère fondamentalement international du secteur financier luxembourgeois au sein de la zone euro, qui fait de lui un point d'entrée important pour les investissements dans la zone euro". La place financière contribuerait ainsi "à la compétitivité générale de tous les Etats membres".
En réalité, plus que n'importe quel autre pays européen, le Luxembourg dépend de la finance pour assurer sa prospérité. Il n'entend absolument pas laisser accréditer l'idée que des banques trop grosses pour un pays seraient dangereuses. Dans son communiqué, le gouvernement souligne que la taille du secteur financier ne se mesure pas à l'économie nationale, "mais par rapport à la zone euro et au marché intérieur dans son ensemble". On comprend mieux, à la lumière de cet argument, le soutien luxembourgeois au projet d'union bancaire: mutualiser les risques, tout en nationalisant les profits...
Pour le Luxembourg, il n'y a donc aucune raison de mesurer le secteur financier au PIB. Critique-t-on l'Allemagne pour le poids de son secteur automobile ? A cette question rhétorique souvent posée par les Luxembourgeois, on répondra que si l'économie a besoin de banques saines et fortes, trop de places financières ont bâti leur expertise sur le secret, l'évitement fiscal et la rercherche de rentes nuisibles à l'intérêt collectif.  Les contraindre à réduire la voilure est un enjeu public - même si cela se solde à court terme par des pertes d'emploi douloureuses, comme on le verra à Chypre. Et si à l'avenir, des jeunes gens préfèrent l'ingéniérie automobile à l'ingéniérie fiscale pour leur choix de carrière, c'est l'Europe entière qui se portera mieux.

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